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Joseph Tisiga : Le vrai du faux (thème 19)

Thème du mois : le vrai du faux


Les expositions actuellement en salle au Musée d’art de Joliette soulèvent de différentes manières la question épineuse de l’appropriation culturelle. Comme je l’écrivais déjà dans le texte EN DIALOGUE accueillant les visiteurs avant leur entrée en salles : les notions de contexte, de propriété et d’autorité sont centrales pour bien cerner le geste d’appropriation et ses conséquences. Il s’agit d’emprunter, usurper, copier, sans permission, une image ou un objet qui ne nous appartient pas, pour en faire usage dans un contexte qui n’est pas celui de son origine. Et lorsqu’un profit (symbolique ou pécuniaire) est généré par cette appropriation, le sentiment d’injustice qu’elle engendre est encore plus grand puisqu’il met en évidence le rapport de force inéquitable qui s’exerce entre les deux partis concernés. D’autant plus lorsque ce qui fait l’objet d’un geste d’appropriation joue un rôle vital pour la santé économique et culturelle de la communauté spoliée.


Le guide des bonnes pratiques élaboré par l’Université Simon Fraser en Colombie-Britannique auquel fait référence Chelsea Vowel dans son blogue âpihtawikosisân rappelle que l’appropriation – l’échange, la circulation d’idées, l’inspiration entre différents groupes – est un geste courant dans toutes les sociétés puisque les gens et les cultures ne vivent pas en vase clos, mais que ce geste devient problématique à partir du moment où il se pose au détriment d’un groupe et qu’il représente un processus à sens unique.


Joseph Tisiga, vue de l'exposition Somebody Nobody Was... au Musée d'art de Joliette, 2020.

Photo : Paul Litherland.


L’installation Oliver Jackson Works, trônant au centre de la salle dédiée à l’exposition de l’artiste kaska dena Joseph Tisiga, suggère des pistes pour réfléchir à l’histoire de cette notion et aux conséquences qui en découlent. L’œuvre consiste en une mise en exposition élaborée par Tisiga d’objets – sculptures, masques, vêtements – réalisés par l’artisan anglais Oliver Jackson suite à son arrivée au Canada dans les années 1920. Fasciné depuis son enfance par ce que les livres lui apprenaient des cultures autochtones, Jackson a créé des centaines d’imitations d’objets d’usage et d’objets symboliques autochtones en mêlant différentes esthétiques et en s’auto-enseignant les techniques requises pour les réaliser. Il a même inauguré au milieu des années 1950 un musée à Kelowna, ouvert au public et aux groupes scolaires jusqu’en 1981. Bien qu’il n’ait jamais suggéré que ces objets soient des créations authentiques, ils ont certainement servi de référents pour plusieurs visiteurs et citoyens de la ville. Tisiga raconte que la ville de Kelowna n’hésitait pas à emprunter des habits créés par Jackson pour les faire porter par des membres de la communauté autochtone lors des parades qu’elle organisait.


Pourquoi cette importance donnée à ces « faux » objets ? C’est que de 1884 à 1951, la Loi sur les Indiens interdisaient la tenue de cérémonies traditionnelles de Potlach. Cela a engendré la diminution de la production des biens au cœur de cette pratique et a mené à la saisie de plusieurs items qui se sont parfois retrouvés par la suite dans des collections muséales. Ainsi, alors que les communautés autochtones étaient privées du droit de tenir les cérémonies où ces biens prenaient tout leur sens, alors qu’elles se faisaient confisquer leurs biens si elles défiaient cet interdit, de « faux » biens autochtones circulaient librement et pouvaient être produits par des non-autochones qui en tiraient profits. Cet exemple historique contribue à mettre en évidence les raisons pour lesquelles l’enjeu de l’appropriation culturelle est sensible et la méfiance est grande même lorsque les actions sont posées en ayant de bonnes intentions. Le geste d’appropriation ravive des souvenirs douloureux contribuant à nourir un profond sentiment d’injustice qui ne fait que grandir à travers le temps puisque cette pratique se poursuit encore aujourd’hui.


Joseph Tisiga, vue de l'exposition Somebody Nobody Was... au Musée d'art de Joliette, 2020.

Photo : Paul Litherland.


Joseph Tisiga adopte lui-même une posture nuancée dans son discours sur Oliver Jackson, reconnaissant qu’il cherchait probablement à célébrer les cultures des communautés dont il admirait les productions. Ses créations ont d’ailleurs un statut ambigu puisqu’elles ont été léguées au Sncewips Heritage Museum de la communauté autochtone de Westbank en Colombie-Britannique, qui s’en sert à des fins pédagogiques. En interdisant les cérémonies de Potlach durant plus de 60 ans, le gouvernement fédéral a affaibli la vitalité des communautés concernées en empêchant la transmission de certains savoir-faire et techniques. Tisiga souligne que Jackson a joué un rôle paradoxal pour maintenir – j’insiste, de manière ambiguë – ces pratiques en vie.


L’exposition présentée au Musée d’art de Joliette est un projet mis en circulation par le Audain Art Museum à Whistler, dont les salles dédiées à la collection permanente donnent à voir de nombreuses œuvres d’artistes autochtones de la Colombie-Britannique travaillant dans une esthétique contemporaine et traditionnelle. Le Audain Art Museum est reconnu notamment pour sa collection de masques réalisés par des artistes des Premières Nations de la Côte Ouest entre le 18e siècle et aujourd’hui. Vue dans ce contexte, l’installation de Joseph Tisiga ne pouvait que mettre en évidence le décalage marqué entre la qualité des réalisations authentiques visibles dans les salles de la collection permanente et la naïveté de celles d’Oliver Jackson. L’aller-retour entre les salles contribuait très certainement à dissiper tous doutes à ce sujet.


Joseph Tisiga, vue de l'exposition Somebody Nobody Was... au Musée d'art de Joliette, 2020.

Photo : Paul Litherland.


La présentation de l’installation a été ré-imaginée pour le MAJ. Les objets de Jackson ont été posés sur des socles bricolés par Tisiga avec des matériaux pauvres : du carton, du ruban adhésif blanc, des bouts de bois gardant leur apparence fruste. Les socles sont bancals, les supports sont croches, la peinture laisse transparaître le carton qu’elle recouvre. Ce choix esthétique vient souligner le côté patenté et naïf des objets présentés, mais il ne faut pas s’y méprendre : Tisiga, qui connaît une descendante de Jackson, a du respect pour l’artisan dont il reconnaît les bonnes intentions. Il reste toutefois catégorique : un tel geste d’appropriation est impensable aujourd’hui.


Mettant en scène les réalisations de Jackson en travestissant les modes de présentation muséale traditionnelle, Tisiga critique en même temps le musée en tant qu’institution. Les musées, qui ont hérités ou se sont appropriés un patrimoine autochtone qui n’était pas créé pour être exposé de la sorte mais qui avait une valeur d’usage ou une valeur cérémoniale, ont souvent dénaturé ces objets par le passé. Tout un mouvement de rapatriement des objets vers les communautés d’où ils ont été extirpés est d’ailleurs en cours à travers le monde, dans un objectif de décolonisation et un souci de reconnaissance et de respect.


Ces quelques pistes de réflexion seraient à approfondir puisque ces notions sont complexes ; elles vous donnent tout de même un aperçu de la profondeur de la réflexion portée par l’exposition de Joseph Tisiga.


Joseph Tisiga, vue de l'exposition Somebody Nobody Was... au Musée d'art de Joliette, 2020.

Photo : Paul Litherland.


Joseph Tisiga, vue de l'exposition Somebody Nobody Was... au Musée d'art de Joliette, 2020.

Photo : Paul Litherland.


Cet article a été écrit par Anne-Marie St-Jean Aubre, conservatrice à l'art contemporain du Musée d'art de Joliette.

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