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Jouer avec les formats - Quand les artistes exploitent les questions d’échelle (thème 27)

Dernière mise à jour : 18 août

Thème 27 : Infiniment petit ou grand


Rita Letendre, Irowakan, 1975, Acrylique sur toile, 280 x 1 575 cm, Don de Simon Blais, 2004.004.1-5, Photo : ©Rita Letendre, Photo : Baptiste Grison


En 2005 et 2006, le Musée d’art de Joliette présentait un concept original : le projet d’exposition Question d’échelle qui se déclinait en deux volets : Penser grand (du 23 octobre 2005 au 29 janvier 2006) et Petit et concis (du 12 février au 16 avril 2006). Commissariées par France Gascon et Pascale Beaudet, ces deux expositions proposaient une étude sur la problématique du format de l’œuvre. Plus précisément, les commissaires se sont penchées sur la manière dont les artistes ont, à divers moments, abordé la question du format dans la création de leur art. C’est autour de ces extrêmes, soit le très grand et le très petit, que les œuvres ont été réunies dans le cadre de présentations distinctes. Toutes deux abordaient une démarche similaire, mais différente en raison des défis imposés par la taille, mais également par le bassin d’œuvres disponibles dans la collection du MAJ. Le plus important de ces défis était de définir l’échelle de grandeur qui allait orienter la sélection des œuvres pour chacun des volets. Bien qu’il n’existe aucun consensus précis définissant une œuvre de grand et de petit format, le critère de sélection établi pour Penser grand fut des œuvres dedimensions égales ou supérieures à 200 x 200 cm, alors que pour Petit et concis, ce fut des dimensions égales ou inférieures à 30 x 30 cm (sauf quelques exceptions dans les deux cas). Finalement, peintures, estampes, photographies, sculptures, livres d’artiste, céramiques, artefacts précolombiens, ivoires issus de toutes les époques et de toutes les formes présentes dans la collection au MAJ furent mis en valeur.


Vue d’exposition, Penser grand, Musée d’art de Joliette, Joliette (Québec), du 27 mai au 28 août 2012.


De l’infiniment grand…

Mettant en vedette une quinzaine d’œuvres parmi les plus imposantes de la collection du MAJ, Penser grand dresse un portrait non exhaustif des quelques étapes qui jalonnent l’histoire de la peinture et de la sculpture de grand format, jadis dictée par des conventions et par diverses pratiques du marché de l’art. Longtemps associé à la modernité, le grand format est pourtant présent depuis les temps anciens. Des grandes statues antiques aux installations du 21e siècle, en passant par les fresques de la Renaissance, la grande peinture d’histoire, l’art des années d’après-guerre et le land art, la question du format varie selon les périodes et les lieux. Plus près de nous, le parcours proposé de Penser grand illustrait « tour à tour comment l’abstraction géométrique, gestuelle ou chromatique, de même que l’art optique et l’installation ont trouvé dans le grand format un mode d’opération répondant à leurs visées expressives. »[1]



Emballage de l’œuvre Irowakan en cours. 2013.


Sans aucun doute, la vedette de cette exposition fut la formidable et gigantesque peinture Irowakan réalisée par Rita Letendre en 1975. L’artiste a créé cette œuvre dans le contexte d’une commande de la Banque Royale du Canada pour son siège social de Toronto. L’immensité du lieu prédestiné pour la recevoir exigeait une œuvre d’un tel format. Par le biais de la flèche qui traverse la surface entière de l’œuvre, motif omniprésent dans la production de l’artiste, Letendre donne toute la place au mouvement, à l’énergie et au dynamisme de la forme. La flèche orientée vers le haut accentue l’intensité vibrante des couleurs orange et jaune qui se détachent sur un fond marron. L’œuvre est si monumentale (280 x 1 575 cm) que l’artiste l’a divisée en cinq toiles de format identique. La taille de l’œuvre a par ailleurs représenté tout un défi lors de la relocalisation temporaire des collections en 2013, tant pour l’emballage que pour sa sortie du Musée. Les composantes de l’œuvre sont si grandes, qu’elles ne pouvaient être sorties du Musée que par les portes du hall d’entrée, et ce, non sans quelques précautions supplémentaires. Il circule au MAJ le souhait de la présenter de nouveau sur ses murs. Il ne reste qu’à trouver le moment et le projet adéquat pour sa mise en valeur.



Sortie de l’œuvre Irowakan par les portes principales du MAJ, avant les rénovations de 2013.


…à l’infiniment petit

Comme l’écrit Pascale Beaudet dans le catalogue de l’exposition, après la présentation de Penser grand, le Musée devait faire face aux défis très différents de Petits et concis.[2]Fort différente de l’histoire des grands formats, qui ont toujours fait l’objet de prestige, celle des petits formats a longtemps été victime de connotations péjoratives. Toutefois, pour faire grand, il faut d’abord faire petit. En effet, esquisses, études, pochades et maquettes sont souvent encore des modes préparatoires à la réalisation et de monuments publics. La traditionnelle hiérarchie des genres n’accordait aucune valeur à ces réalisations, sinon une valeur purement documentaire. Par ailleurs, dans le cadre de la dévotion privée, la fabrication de petits objets de culte a foisonné au cours des siècles précédents. Parfois, c’est la nature du matériau qui conditionne la création d’œuvres de petit format, telles que les sculptures d’ivoire. Depuis les années d’après-guerre, les artistes explorent librement le grand comme le petit, sans souci des hiérarchies et des conventions. Et donc, ce sont quatre-vingts (80) œuvres tirées encore une fois de la collection du MAJ et réparties en six thématiques qui ont fait Petit et concis.



Vue de l’exposition Petit et concis, Musée d’art de Joliette, Joliette (Québec), du 12 février au 16 avril 2006.


À l’extrême opposé d’Irowakan, la minuscule figurine Vénus de Valdivia est certainement l’une des plus petites œuvres, sinon peut-être la plus petite conservée dans les voûtes du MAJ. Selon les connaissances que nous avons sur cet objet, il s’agit d’une pièce d’archéologie précolombienne datée de 2 000 ans avant notre ère et trouvée en Équateur. Dans la culture de Valdivia, ce type de figurine très stylisée représentait généralement des femmes nues présentées de manière frontale. La technique de fabrication devait consister à compresser et modeler des boules d’argile afin de façonner ces corps féminins. Les traits du visage et la chevelure ponctués ou incisés, les jambes souvent réduites à des moignons et la coiffure en forme de casque sont des caractéristiques typiques de ces Vénus dites précolombiennes. Représentant possiblement une déesse de la fertilité, notre Vénus de Valdivia pourrait avoir servi à des fins rituelles.

Bien sûr, les notions d’œuvre d’art et de format ont évolué au fil du temps et des cultures. Il en est de même pour l’utilisation et le rôle de l’œuvre d’art. Aujourd’hui, sans conteste, nous pouvons affirmer que le format ne fait pas l’œuvre, malgré les diktats modernistes. Au moment de créer, l’artiste fait des choix : format, médium, technique, support, etc. Ces choix ne sont jamais neutres, ni sans retombées.


Inconnu, Vénus de Valdivia, 2 000 ans av. notre ère, Terre cuite, 6,5 x 3,5 x 2,5 cm, Don de Paul Mailhot, 2006.037, Photo : Richard-Max Tremblay


Alors qu’au début des années 2000, une attention particulière était portée sur l’acquisition d’œuvres parmi les formats les plus ambitieux proposés par les artistes, aujourd’hui, la situation est tout autre. Force est d’admettre que les espaces d’entreposage du MAJ sont restreints et limitent considérablement l’acquisition d’œuvres de ce type, favorisant davantage l’acquisition d’œuvres de format plus modeste dont le musée a la capacité d’accueillir. Le processus de sélection s’est ainsi resserré depuis les vingt-cinq dernières années. Faisant face aux mêmes enjeux d’espace que l’ensemble des musées, le MAJ devra, un de ces jours, faire l’acquisition de nouvelles réserves ou encore louer des espaces d’entreposage hors de ses murs. Bien que cette question ne se règlera pas de sitôt, je vous invite à venir contempler, vivre et ressentir les œuvres de l’exposition Salvifique qui jouent entre autres sur la question des formats. L’exposition est présentée dans nos salles jusqu’au 6 septembre prochain. Au plaisir de vous accueillir!


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[1] Gascon, France, Pascal Beaudet, Penser grand, Musée d’art de Joliette, Joliette (Québec), 2006, p. 7

[2] Gascon, France, Pascal Beaudet, Petit et concis, Musée d’art de Joliette, Joliette (Québec), 2006, p. 5.



Cet article a été écrit par Nathalie Galego, conservatrice adjointe aux collections du Musée d'art de Joliette.


 

POUR PARTICIPER À MUSÉE EN QUARANTAINE Vous avez jusqu'au mardi 31 août à midi pour nous envoyer vos créations artistiques inspirées du thème du mois. L’exposition sera en ligne le jeudi 9 septembre 2021. Cliquez ici pour savoir comment participer.

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