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Monique Régimbald-Zeiber : De la maison à l’atelier (thème 22)

Thème du mois : la maison

Le 1er février 2020, le Musée d’art de Joliette inaugurait Les ouvrages et les heures, première exposition rétrospective dédiée au travail de l’artiste peintre Monique Régimbald-Zeiber. Si, à première vue, l’exposition adoptait une scénographie plutôt classique et sobre, avec ses murs blancs et son accrochage épuré, reste que c’est l’univers domestique qui a servi d’inspiration à l’organisation des tableaux dans la salle.


C’est la maison, son mobilier et ses linges familiers, le lit, la table de cuisine, la table à café, la bibliothèque, la tringle de rideau, la tablette, puis la nappe, la lavette, le napperon, la courtepointe et le rideau, qui ont servi de fil conducteur au trajet que nous avons construit dans l’espace.


Ceci s’explique par le fait que l’atelier même de l’artiste, que j’ai visité à plusieurs reprises pour la préparation de ce projet, se trouve au rez-de-chaussée de sa maison, un duplex dont l’appartement du rez-de-chaussée a été reconfiguré en deux lieux : l’atelier sec et l’atelier humide ou mouillé. L’atelier sec, qui occupe une pièce d’un logement ayant une cuisine fonctionnelle, une salle de bain, une chambre et un salon-salle de lecture, est plus propice à la réflexion et à l’idéation alors que l’atelier humide, dont le plancher est barbouillé de peinture, sert davantage d’espace d’exploration sans contrainte puisqu’il est pratiquement libre de tout mobilier. Il est ce lieu où l’artiste « se mouille », où elle prend des risques, s’engage dans sa pratique en défrichant « matériellement et concrètement » de nouvelles avenues.


L’atelier fait ainsi partie du quotidien de Monique Régimbald-Zeiber, il est un lieu de création inscrit dans son espace de vie domestique, ce qui teinte, probablement, les œuvres qui y sont façonnées. Car l’atelier – sa configuration, ses outils, ses dimensions – joue un rôle dans le type de production réalisée par les artistes. Cette thématique de l'atelier, qui fait l’objet d’une recherche approfondie de l’historien de l’art Laurier Lacroix, sera au centre d’une exposition à venir au Musée d’art de Joliette. Deux colloques ont déjà permis de partager une partie de la recherche de M. Lacroix, dont vous pouvez consulter les enregistrements sur le site Internet du Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoise (partie 1 / partie 2). C’est avec plaisir que j’ai participé à la séance intitulée « échanger, discuter » du deuxième colloque (2020), où j’ai présenté les grandes lignes que vous trouverez énoncées ci-dessous.


CRÉDIT PHOTO : photos de travail, vues de l’atelier


Comme commissaire d’exposition, une des choses que je préfère dans mon travail, ce sont les visites d’atelier, les moments passés à discuter et à découvrir le travail, dans le contexte où il est produit. L’atelier nous en dit beaucoup sur l’artiste, avant même qu’il ou elle ne présente son travail. La personnalité des artistes se révèle dans la manière dont l’atelier est structuré. Et plus encore que les œuvres, ce sont les intérêts, les influences, les idées en friche, les explorations qui n’ont pas encore trouvé leur aboutissement, les ébauches, les restes, auxquels on a accès en entrant dans l’atelier. Entrer dans l’atelier, c’est un privilège : ça nous donne accès à l’intimité du travail, ce versant caché, qui est la face privée de la démarche artistique articulée dans le discours public de l’artiste. N’y est pas convié qui veut.


Quand je me suis mise à réfléchir à ce qui me fascinait dans l’atelier, à ce que j’avais envie de partager avec vous de mon rapport à cet espace, deux couples d’idées me sont d’emblée apparus comme centraux et reliés : le temps et la durée, puis la confiance et la complicité. Ces facteurs sont reliés parce que la confiance et la complicité se construisent dans le temps et sur la durée, grâce à la fréquentation assidue de l’atelier. Le panel dans lequel j’étais invitée à parler, dont la thématique était « échanger, discuter », confirmait d’emblée une autre intuition : l’atelier n’est pas que le lieu physique où nous nous rencontrons, il est aussi virtuel, constitué des discussions, échanges, idées, courriels, photos, textos, livres, qui se partagent au fil du temps.


CRÉDIT PHOTO : photos de travail, vues de l’atelier


L’atelier est le point de départ du travail, et c’est pourquoi j’aime y arriver sans a priori, sans avoir fait de grandes recherches et lectures préalablement à ma visite; j’arrive l’esprit ouvert, attentive à ce qui se dévoilera à moi. Je n’ai donc que très rarement de plan préétabli avant mon arrivée, je cherche à faire parler mon interlocuteur.trice, je fouille partout, je pose des questions, je prends des notes visuelles sous forme de photographies, je repère des livres, des inspirations qui nourrissent le travail. Il y a souvent une bonne heure de discussion très large avant qu’un filon plus précis ne se dessine, qu’une information capte mon attention et oriente le travail à venir.


C’est que le temps long, patient, de la rêverie, contrairement à celui rapide, guidé par la productivité, est garant d’une pensée qui vagabonde, qui fait des rapprochements inusités, une pensée potentiellement plus créative. En arrivant à l’atelier avec un programme préétabli, avec un horaire précis, on coupe court aux échanges, on ne laisse pas les idées suivre leur cours, on ne laisse pas la complicité s’installer.


Photos de travail, vues de l’atelier de Monique Régimbald-Zeiber


Cette réflexion sur l’atelier, basée sur mon expérience avec Monique Régimbald-Zeiber, m’a amenée à revisiter l’ouvrage Une chambre à soi de Virginia Woolf, dont la thèse centrale défend l’idée que les femmes n’ont pu exprimer leur créativité qu’à partir du moment où elles ont pu être indépendantes financièrement, avoir accès à une éducation leur permettant de penser par elles-mêmes, et se doter d’un espace temporel et physique à elles : un lieu dont elles peuvent fermer la porte pour se concentrer et un moment où elles ne sont pas dérangées par les tâches quotidiennes. Publié pour la première fois en 1928, l’essai reste une référence encore largement citée par les féministes aujourd’hui. J’y suis retournée à cause de ces idées qui croisent créativité et vie domestique, en mettant l’accent sur les possibilités réservées aux femmes. La « chambre à soi », c’est justement l’atelier, ce lieu de travail privilégié qui, lorsqu’il était situé dans la maison, permettait de ne pas envisager l’espace domestique uniquement comme un carcan contraignant.


Dans son essai, Virginia Woolf donne entre autres l’exemple de Jane Austen et décrit, en empruntant les mots du neveu de la romancière, son espace de travail : Austen écrivait dans la pièce commune de sa demeure, le salon où elle était constamment susceptible d’être dérangée. Elle prenait bien soin de camoufler son occupation à ses domestiques et visiteurs. Grâce au craquement émis par le plancher lorsque quelqu’un s’approchait de la pièce, elle était avertie de l’interruption à venir et pouvait dissimuler ses feuillets. Une femme aisée écrivait sa correspondance; une femme de la classe moyenne qui écrit – encore plus s’il s’agit d’autre chose que sa correspondance – n’était pas encore affaire courante au 18e siècle. Pourquoi Austen, et d’autres femmes écrivaines de cette époque, ont-elles choisi le genre du roman plutôt que celui de la poésie ou du théâtre par exemple? Woolf émet l’hypothèse que leur lieu de travail et les espaces dédiés à leur socialisation ayant été ceux où s’organisent la vie familiale, où sont performées les conventions sociales, où se déploient les relations et émotions humaines – des thématiques souvent au cœur des romans –, ce genre devenait pour elles « naturel ». Je le disais plus haut, l’atelier ou « la chambre à soi » – ses dimensions, sa configuration, ses outils – a un impact certain sur le produit qui est y créé.


Monique Régimbald-Zeiber a réalisé une série de tableaux à partir de la correspondance de Jane Austen, ce qui nous permet de faire un clin d’œil à cette dimension de l’essai de Woolf. Présentées dans l’exposition, les œuvres sont alignées sur une tablette, selon un mode d’exposition qui évoque ici aussi l’espace domestique. La maison sans « espace à soi » a longtemps été vécue comme une contrainte, un lieu étouffant. Plusieurs artistes femmes ont abordé cet enjeu à travers leurs œuvres, ce qu’une exposition récente commissariée par Camille Morineau et Lucia Pesapane, intitulée Women House, retraçait à la Monnaie de Paris d’octobre 2017 à janvier 2018.


Photos de travail, vues de l’atelier de Monique Régimbald-Zeiber


Plus encore que ces idées par contre, ce qui m’a davantage frappée en feuilletant l’essai de Virginia Woolf, c’est la forme de son écriture. L’autrice suit le fil de ses pensées, raconte les activités de sa journée et la manière dont le contexte quotidien a déclenché chez elle les questionnements qui ont nourri son essai. Le texte est structuré de façon telle qu’on sente bien que les observations de la journée sont ce qui déclenche les idées. En le relisant, je me suis rendu compte que c’est exactement ce rythme, ce processus, qui est à la source de ce que je valorise de mes visites d’atelier : c’est un moment où les discussions non structurées provoquent des surprises, des rapprochements inusités, où les observations parfois anodines génèrent des idées. Il faut du temps pour que la parole se délie, que les mots s’articulent de manière plus fluide, que la pensée se partage plus librement, hors de ce qui était préparé. Et c’est à ce moment que la magie opère.


Photos de travail, maquette de l'exposition de Monique Régimbald-Zeiber


Être à l’affût, à l’écoute, de ce qui se dévoile dans l’atelier : cette attention est à la source des projets d’exposition dont je suis le plus satisfaite. Pour Les ouvrages et les heures, comme je le précisais d’entrée de jeu, c’est le contexte de l’atelier de Monique, qui se déploie dans un ancien logement avec sa cuisine, sa salle de bain, sa chambre à coucher, sa salle à manger, son boudoir remplis de livres, qui m’a donné l’idée de faire de l’espace domestique, du mobilier domestique, le fil conducteur de la mise en espace du projet.


Ainsi, les volumes servant de socles dans l’exposition sont des versions « solides » de mobilier qu’on retrouve dans l’atelier et l’espace de vie de Monique : un lit double, une table de cuisine, une table à café, une bibliothèque. En les distribuant dans l’espace de la salle d'exposition au Musée, nous avons fait le pari que les spectateurs, devant ces formes, auraient la sensation physique de reconnaître quelque chose, soit les formes et les dimensions familières et standards de ces meubles qu’elles et ils côtoient quotidiennement. La salle s’organisait ainsi en différentes zones évoquant, grâce aux œuvres et au mobilier d’exposition, la cuisine ou encore la chambre à coucher.


Photos de travail, vues de l’atelier de Monique Régimbald-Zeiber


Une photographie épinglée au mur de l’atelier humide, montrant une fresque où on voit un couvre-lit carrelé noir et rouge, m’a tout de suite rappelé l’œuvre Avec André-Line B. : petit Jésus que je venais de voir déroulée au sol dans l’atelier sec. Lors d’une autre visite, j’ai remarqué des linges à vaisselle de tisserandes québécoises oubliés sur la table de travail de l’artiste. Ramenés d’un séjour dans le bas du fleuve, ils m’ont évoqué l’esthétique des grilles de Monique, ce qui ancrait de manière soudainement évidente ses tableaux dans l’univers des femmes. Ces deux détails anodins de l’atelier, photographiés avec mon téléphone en mai 2019, sont venus confirmer, alors que nous discutions de la mise en espace de l’exposition, que je me dirigeais dans la bonne direction. Puisque Monique et moi parlions du travail des femmes, des mots de femmes, contextualiser son travail en réfléchissant aux espaces longtemps dédiés aux femmes, soit ceux de l’espace domestique, prenait tout son sens.


Photos de travail, vues de l’atelier de Monique Régimbald-Zeiber


Tous les projets d’exposition ne naissent pas d’une fréquentation assidue de l’atelier, mais ce que la fréquentation de l’atelier permet, c’est la création de projets où les rôles entre artiste et commissaire sont plus flous. Les projets deviennent des co-créations, l’exposition ne fait pas que promouvoir la pratique des artistes mais devient un terrain de jeu où pousser le travail plus loin. L’impact de cette fréquentation soutenue de l’atelier se fait sentir tout autant dans le travail de l’artiste que dans celui du commissaire, puisque les réflexes de l’un et l’autre sont questionnés grâce à la complicité et à la confiance qui s’installent. Il y a ainsi une vraie contamination des modes de travail de l’un et l’autre que permet la fréquentation soutenue, dans le temps et sur la durée, de l’atelier.


Monique Régimbald-Zeiber, Les ouvrages et les heures, vue de l'exposition au Musé d'art de Joliette, 2020.


Pour plus d’informations sur le travail de Monique Régimbald-Zeiber et sur notre complicité dans la préparation de cette exposition, je vous invite à vous procurer le magnifique ouvrage qui a été réalisé en accompagnement au projet. Il est en vente à la boutique du Musée. L’exposition Des ouvrages et des heures est produite et mise en circulation par le MAJ. Elle sera présentée au MA Musée à Rouyn-Noranda au printemps 2021 et au Musée du Bas-Saint-Laurent à Rivière-du-Loup à l’automne 2021.


Cet article a été écrit par Anne-Marie St-Jean Aubre, conservatrice à l'art contemporain du Musée d'art de Joliette.

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POUR PARTICIPER À MUSÉE EN QUARANTAINE

Vous avez jusqu'au mercredi 31 mars à midi pour nous envoyer vos créations artistiques inspirées du thème du mois. L’exposition sera en ligne le jeudi 8 avril 2021.


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