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Quand la fonctionnalité est détournée, que reste-t-il ? (thème 22)

Thème du mois : La maison


L’installation immersive Une maison pour Marc-Aurèle, Louis-Philippe et Alfred (2020) de Nicolas Fleming, actuellement présentée au Musée d’art de Joliette, s’inscrit dans la continuité de sa pratique artistique autour de la création d’environnements intérieurs et d’ensembles de meubles à partir de gypse. L’œuvre est une reproduction à l’échelle de la Maison Antoine-Lacombe, joyau historique de la région joliettaine de la fin du 19e siècle. Fleming hausse la complexité de son travail en faisant de cette maison un écrin dans lequel sont exposées de petites sculptures réalisées par trois artistes québécois du début du 20e siècle et tirées de la collection du MAJ. Ainsi, il incite le spectateur à une réflexion sur des œuvres d’artistes d’une autre époque et permet un échange transhistorique où sont abordées, entre autres, des questions chères à notre époque autour de l’identité et du colonialisme.


Vue de l’exposition Regards en dialogue : Hébert, Laliberté, Suzor-Coté et Fleming. La collection A.K. Prakash de sculptures historiques, un don au Musée d’art de Joliette, 2020. Photo : Paul Litherland


L’artiste propose ici une rencontre avec l’art dans l’intimité de cet espace domestique, qu’est la maison. Pas n’importe quelle maison cependant, mais plutôt celle typique d’une bourgeoisie naissante. En effet, par la présence et la mise en scène des sculptures historiques de Louis-Philippe Hébert (1880-1917), Marc-Aurèle de Foy Suzor Coté (1869-1937) et Alfred Laliberté (1877-1953), Fleming ouvre une fenêtre sur l’intérêt grandissant pour la petite statuaire en bronze du tournant du 20e siècle au Québec, notamment. L’ampleur de ce phénomène entre en corrélation directe avec le nombre grandissant de propriétaires bourgeois et de collectionneurs d’art désireux de garnir leur intérieur domestique de beaux objets et d’ornements luxueux (meubles, sculptures, peintures) qui conviennent parfaitement à l’éclectisme intérieur de style victorien[1] et d’en faire profiter leurs hôtes.


Vue d’installation, Regards en dialogue : Hébert, Laliberté, Suzor-Coté et Fleming. La collection A.K. Prakash de sculptures historiques, un don au Musée d’art de Joliette, Musée d’art de Joliette, 2020. Nicolas Fleming, Une maison pour Marc-Aurèle, Louis-Philippe et Alfred (détail), 2020. Photos : Paul Litherland


Cette frontière très mince entre l’espace domestique et l’espace public est aussi le lien qui unit l’œuvre de Fleming à celle de Yannick Pouliot dont le Musée d’art de Joliette a acquis récemment une première œuvre qui est venue enrichir son corpus de sculpture contemporaine. C’est à partir de cette œuvre que j’aimerais aborder ici son travail.


Louis XVI : Impassible

Yannick Pouliot, Louis XVI : impassible, 2015. Crédit photo : Musée d’art de Joliette


Après des débuts fort prometteurs, l’artiste originaire de Sainte-Justine-de-Newton, Yannick Pouliot, fait une pause dans le milieu des années 2000 pour suivre des cours d’ébénisterie. À ce moment, il sent le besoin de savoir comment fabriquer des meubles dans le but de poursuivre ses recherches.[1] En plus de l’ébénisterie, il apprendra l´art du rembourrage afin de reproduire parfaitement des meubles anciens, ce qui contribua à la reconnaissance de l’artiste dans le milieu des arts visuels. Pouliot est aujourd’hui connu pour ses sculptures-meubles qui déconcertent le spectateur dans sa perception initiale, car elles refusent le corps et se révèlent différentes de ce qu’elles semblent être. En effet, utilisant des éléments d´architecture et de mobilier comme matière première, Pouliot exécute méticuleusement des formes domestiques (des meubles) qui intègrent des matières de luxe et de charmants éléments décoratifs pour réaliser des calembours visuels qui servent souvent de scènes à la satire sociale. Par le biais de différents médiums, dont la sculpture, l’installation, la photographie et le son, Pouliot s’approprie et détourne l’univers intérieur néo-classique dans l’optique d’explorer les tensions entre illusion/réalité, séduction/frustration décoration/affection et il montre les travers de la société.


L’œuvre Louis XVI : Impassible s’inscrit entièrement dans les recherches plastiques de Pouliot qui s’intéresse à l’aspect sémantique de l’espace domestique. Par le biais de ces meubles «détournés», il porte un regard simple et poétique sur la nature humaine. L’intérêt pour le style Louis XVI et les intérieurs néo-classiques, associés au luxe dans l’imaginaire collectif, lui permet de développer une critique symbolique d’une société basée essentiellement sur des relations de pouvoir.[2]


Louis XVI : Impassible est une sculpture représentant un fauteuil bergère à oreilles de style Louis XVI sur lequel il est impossible de s’asseoir (il n’y a aucune assise), ce qui entre en parfaite contradiction avec l’utilisation normale de cet objet, à l’instar des sculptures de Pouliot et même des installations de Fleming. Le titre de l’œuvre est évocateur : en plus d’indiquer le style, il donne une caractéristique à l’œuvre qui renvoie à un travers de la société. «Impassible» signifie qui ne laisse paraître ou n’exprime aucune émotion, qui reste indifférent et qui ne se laisse émouvoir par aucune considération extérieure.


L’aspect trompe-l’œil nous permet de lier Louis XVI : Impassible à l’œuvre Une maison pour Marc-Aurèle, Louis-Philippe et Alfred de Nicolas Fleming. Avec ces deux œuvres, Fleming et Pouliot obligent le spectateur à contempler leurs qualités formelles inhérentes et brouillent les frontières domestique, technique et artistique. Chacun à sa façon, les artistes utilisent le design, esthétique et fonctionnel, et l’espace privé comme véhicule artistique dans le but d’explorer les rapports naturels au corps et de produire une expérience unique aux spectateurs.


Les œuvres de Fleming et de Pouliot sont empreintes d’une nostalgie et traduisent dans leur langage respectif le quotidien d’un milieu de vie d’une époque révolue. Fleming s’inspire de l’esprit d’une maison bourgeoise québécoise de la fin du 19e siècle. Il met en valeur les objets du quotidien, chaise, table, bibliothèques, œuvres d’art, mais dans une esthétique de chantier de construction. Pouliot, quant à lui, «évoque une période historique et un courant esthétique qui reprend et réinterprète le passé : le néo-classicisme dont fait partie le style Louis XVI est une interprétation de l’art de l’Antiquité qui en dit plus sur le contexte qui l’a vu naître que sur l’Antiquité gréco-romaine comme telle.»[3] Il reprend littéralement des pièces de mobilier néo-classiques auxquelles il ajoute une touche bien personnelle, comme une assise bombée.


Ainsi, chacun de ces artistes offre un regard neuf, transhistorique et transculturel, Fleming à la fois sur l’univers bourgeois québécois du 19e siècle et sur une extraordinaire collection de bronzes historiques, et Pouliot sur l’opulence de l’époque néo-classique français.


[1] La petite statuaire en bronze : un marché en émergence au début du 20e siècle, Cartel de l’exposition Regards en dialogue : Hébert, Laliberté, Suzor-Coté et Fleming. La collection A.K. Prakash de sculptures historiques, un don au Musée d’art de Joliette [2] Lanctôt, Mark, Yannick Pouliot, Musée d’art contemporain de Montréal, Montréal (Québec), 2008, p. 5 [3] Yannick Pouliot. Le soliloque et le diplomate.

[4] Lanctôt, Mark, Yannick Pouliot, Musée d’art contemporain de Montréal, Montréal (Québec), 2008, p. 26-27.


Cet article a été écrit par Nathalie Galego, adjointe aux collections du Musée d'art de Joliette.


Pour aller plus loin :

Lanctôt, Mark, Yannick Pouliot, Musée d’art contemporain de Montréal, Montréal (Québec), 2008, 63 p.

➔ Voyez la capsule Yannick Pouliot. Le cabinet de curiosités, La Fabrique Culturelle, 19 septembre 2018, 4 min 21

➔ Voyez les deux intégrations à l’architecture de Yannick Pouliot à Montréal :

Dialogue, 2014, aluminium et fonte d’aluminium, fini de peinture cuite, 4,7 x 2,6 mètres, édifice Gaston-Miron, 1210 Rue Sherbrooke E, Montréal, QC H2L 1L9

Perte de signal, 2015, aluminium, 20,5 x 22 x 27 m, Bibliothèque Saul-Bellow, Lachine, 3100, rue Saint-Antoine, Montréal (Qc) H8S 4B8

➔ Consultez les cartels de l’exposition Regards en dialogue : Hébert, Laliberté, Suzor-Coté et Fleming. La collection A.K. Prakash de sculptures historiques, un don au Musée d’art de Joliette disponible en ligne ou au Musée pour en savoir plus sur le marché de la statuaire de bronze et les sculptures présentée dans l’installation de Nicolas Fleming.



POUR PARTICIPER À MUSÉE EN QUARANTAINE

Vous avez jusqu'au mercredi 31 mars à midi pour nous envoyer vos créations artistiques inspirées du thème du mois. L’exposition sera en ligne le jeudi 8 avril 2021.


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