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Semaine 5 - Jin-me Yoon : Les signes de l’appartenance

Mis à jour : mai 21

Anne-Marie St-Jean Aubre, conservatrice à l'art contemporain du Musée d'art de Joliette, nous invite réfléchir au thème des identités nationales en abordant la pratique artistique de l’artiste canadienne d'origine coréenne Jin-me Yoon.


Ce temps de crise ramène à l’avant-plan l’enjeu des frontières. Nos économies, intégrées, causent un casse-tête aux décideurs politiques qui doivent user de diplomatie pour garantir l’approvisionnement de matériel médical indispensable. Les tensions latentes au sein des fédérations, dont l’Union européenne, sont exacerbées par le contexte actuel où la coopération est moins facile qu’on le souhaiterait. Le virus de la COVID-19 se transmet à une vitesse incroyable, par-delà les frontières, porté par le mouvement des populations : immigrants, touristes. C’est en ayant cette situation en tête que nous vous proposons, cette semaine, de réfléchir au thème des identités nationales.

Depuis le début de sa pratique artistique, l’artiste canadienne et coréenne Jin-me Yoon s’interroge sur les signes de l’appartenance nationale. Quelles sont les conditions de l’inclusion? Qui fait partie du groupe, qui en est exclu? Arrivée au Canada à la fin des années 1960, à l’âge de 8 ans, elle a régulièrement senti que le regard porté sur elle par ses concitoyens était méfiant. Ses œuvres des années 1990, Souvenirs of the Self (1991), A Group of Sixty-Seven (1996) et Touring Home From Away (1998-1999) sont exemplaires de cette démarche, revisitée quelque vingt ans plus tard avec un projet plus récent, Long View (2017), sans que ces questionnements n’aient perdu de leur pertinence. Comment les mettre en perspective, dans le contexte de la pandémie?

Souvenirs of the Self (1991)

Les six photographies de la série Souvenirs of the Self prenaient d’abord la forme de cartes postales. Composées comme des collages, elles associent un corps marqué par les signes d’un héritage asiatique, des vêtements nordiques et un paysage iconique de l’Ouest canadien, alimentent la confusion : que regardons-nous? Une touriste qui visite les lieux situés à proximité du parc national de Banff et s’y fait prendre en photo? Son regard inexpressif et sa pose figée, toujours la même, ne donnent pourtant pas l’impression qu’elle est enthousiasmée par son voyage. Dans un contexte multiculturel comme celui du Canada, pourquoi cette femme n’est-elle pas d’emblée perçue comme canadienne? Qu’est-ce qu’une identité nationale et à quoi la reconnaît-on? Quelles sont les conditions de l’inclusion et de l’appartenance? Ces questions sont soulevées par ces images.



Jin-me Yoon, Souvenirs of the Self (Rocky Mountain Bus Tour) [Souvenirs du moi (Les montagnes Rocheuses en autocar)], 2019 (1991)

A Group of Sixty-Seven (1996)

Chacune des 134 photographies composant le projet A Group of Sixty-Seven sont construites selon les mêmes paramètres : un individu est portraituré tournant le dos à Maligne Lake, Jasper Park (1924), de Lawren S. Harris, puis observant Old Time Coastal Village (1929–1930), réalisé par Emily Carr : deux tableaux d’artistes phares de l’art canadien.

Le titre de cette installation photographique qui fait partie de la collection de la Vancouver Art Gallery nous renvoie à deux notions importantes : l’année 1967, qui correspond au centenaire de la Confédération canadienne et à l’assouplissement des lois sur l’immigration au Canada; et le Groupe des Sept, formation de peintres masculins derrière l’essor de l’art canadien, qu’on associe à la représentation de paysages « sauvages » témoignant des grands espaces «inhabités» du territoire national. Les toiles du Groupe des Sept ont joué un grand rôle pour la construction de l’imaginaire national canadien, alors que celles d’Emily Carr, en figurant la présence des communautés autochtones dans ces mêmes paysages, complexifiaient justement le mythe de ces grands espaces vierges, n’attendant qu’à être conquis et exploités.

En portraiturant 67 membres de la communauté coréenne de Vancouver devant ces tableaux, Jin-me Yoon s’interroge : quelle connaissance les immigrants qui viennent aujourd’hui s’installer sur ces territoires ont-ils de leur histoire complexe, alors que certains de ces territoires ont parfois fait l’objet de traités, d’autres fois sont encore non-cédés et se trouvent au centre de négociations?

La critique d’art Amy Fung, arrivée de Hong Kong avec sa famille en 1988, devenue citoyenne canadienne en 1992, fait de cet enjeu le centre de son premier livre, publié en 2019 sous le titre Before I was a critic, I was a Human Being. Dans cet ouvrage, elle réfléchit entre autres à sa propre posture en tant qu’immigrante, en rapport avec l’histoire canadienne de la colonisation :

« A core theme I revisit throughout this collection [of essays] is how racialized immigration is perpetuating colonialism into the twenty-first century. I know the nationa-state wants and depends on this continuation of internalized colonial entitlement, but what about the agency of new immigrant settlers ? »

Ces questions restent d’actualité, alors que le processus de colonisation n’est pas une histoire de passé, mais se perpétue au présent. La colonisation concerne tous les Canadiens. En 2013, la première fois que j’ai pris la parole dans un événement à Montréal pour faire la reconnaissance du territoire (Land Acknowledgement), alors que cette pratique n’était pas encore généralisée dans le milieu artistique, je me suis questionnée sur la signification de cette action. Quelle valeur prenaient ces propos en sortant de ma bouche de Canadienne, francophone, blanche, issue de la classe moyenne? Pour moi, il est devenu clair que la reconnaissance territoriale a une fonction précise : en énonçant, au présent, que le territoire sur lequel je me trouvais est non-cédé, j’affirmais que la colonisation n’est pas affaire du passé mais se perpétue au présent. À partir de là, il n’est plus possible de se cacher derrière le paravent de la méconnaissance; on est forcé de reconnaître notre complicité, nos privilèges, et s’interroger sur nos moyens d’action.


Jin-me Yoon, Hanum Yoon-Henderson, 1996

Touring Home From Away (1998-1999)

Les neuf diptyques composant Touring Home from Away sont présentés dans des boîtes lumineuses à double face qui reprennent l’esthétique de panneaux publicitaires. Créées à l’Île-du-Prince-Édouard, une province canadienne dont l’économie repose sur l’agriculture et le tourisme, les images suggèrent une narration croisée qui se déploie autant dans les sites iconiques de l’île – la maison du personnage fictif du roman Anne, La Maison aux pignons verts, un phare, un champ de pommes de terre avec ses sillons de terre rouge – que dans ses lieux quotidiens, voire triviaux – un dépanneur, un café Tim Hortons, un parc d’attractions générique, un magasin à grande surface. Avec ce projet, Yoon poursuit sa réflexion sur les multiples significations inscrites dans un territoire transformé en paysage et aux différents enjeux qui s’y rattachent.

Par exemple, face au monument célébrant la mémoire des combattants canadiens ayant participé à la guerre de Corée (1950-1953), Yoon, immigrante coréenne arrivée en 1968, et son fils, né au Canada, ne sont pas interpellés de la même façon. Qu’est-ce qu’appartenir à une nation, un concept qui sous-entend une forme de patriotisme, dans ces circonstances? Ces sujets vivent à l’intersection de plusieurs identités, ce qui complexifie nécessairement leur processus d’identification.



Jin-me Yoon, Touring Home From Away [Visiter son chez-soi depuis l’ailleurs], 1998-1999

Long View (2017)

Invitée à réaliser une œuvre dans le cadre d’un vaste projet intitulé Landmarks/Repères (publication téléchargeable sur le projet ici) qui soulignait le 150e anniversaire de la Confédération canadienne, Jin-me Yoon a repris, vingt ans plus tard, ses premiers questionnements. Les six images de la série Long View sont réalisées dans le parc Pacific Rim sur l’île de Vancouver, qui fait partie du territoire traditionnel des nations Nuučaańuł. La séquence d’images s’ouvre sur une femme armée de jumelles. On image qu’elle scrute l’horizon et capte, dans son champ de vision, une silhouette floue indéfinie, forme étrangère symbolisant l’Autre par excellence, qui constitue la dernière photo de la série. Un tableau très connu du peintre canadien Alex Colville nous vient à l’esprit en regardant ces images puisqu’il y figure également une jeune femme scrutant l’horizon avec des jumelles : To Prince Edward Island (1965). Ici encore, la citation, comme moteur de composition d’une œuvre, permet à Yoon de faire référence à une réalité connue en la transformant juste assez pour piquer l’attention et susciter un questionnement.

Une base militaire est encore en activité à Comox, sur l’île de Vancouver, avec des escadrons aériens et maritimes. La beauté du site naturel du parc en fait un lieu touristique de choix. Toutefois, la présence de patrouilles militaires dans la région, historiquement et actuellement, rappelle à quel point les côtes, en tant que limites frontalières, sont aussi perçues comme un lieu de menaces potentielles qui prennent la forme d’immigrants clandestins, de trafiquants

de drogue, de pollueurs, de pêcheurs illégaux ou de sous-marins étrangers. Qui, pourtant, occupe ici la position de l’Étranger? Quelle est la menace dont il faut se prémunir?



Jin-me Yoon, Série Long View [Série Regarder au loin], 2017

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Les métaphores de la guerre sont employées par tous les premiers ministres en ce moment, lors des points de presse, pour parler du combat à mener face au virus et à la pandémie. Ces propos sont repris par les journalistes, tous les jours. Voilà qui donne à réfléchir sur la gravité de ce que l’on vit. Par contre, ce niveau de langage contribue à alimenter la peur. Il favorise peut-être même une montée de l’anxiété. On associe souvent la source d’une menace à ce que nous ne connaissons pas, à ce qui se situe au-dehors des frontières de notre monde quotidien, de nos certitudes. Espérons que le contexte actuel ne serve pas la propagation de discours haineux envers les immigrants, plus spécifiquement les communautés asiatiques, dans le contexte où on sait que la source de la pandémie se trouve en Chine.

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P.S. – Après avoir écrit ce texte, je lis dans l’édition du Devoir publié le vendredi 10 avril 2020, l’article suivant, qui confirme mes craintes : « T’es un Chinois, retourne dans ton pays ! ». Mei Jean Varin, une Québécoise d’origine chinoise qui a été adoptée peu après sa naissance, travaille comme intervenante sociale. Citée par Le Devoir, elle témoigne de ce qu’elle vit : « Le Québec, c’est chez nous. Les gens sont foncièrement gentils. Ils sont bons. Je vois beaucoup de générosité, d’amour, de soutien. Mais il y a une minorité de gens qui sont racistes. » Ne laissons pas les peurs irrationnelles nous envahir, et condamnons en bloc ce type de comportement.



POUR PARTICIPER À MUSÉE EN QUARANTAINE

L'identité nationale, c'est le thème de la semaine. Vous avez jusqu'au mercredi 22 avril à midi pour nous envoyer vos créations artistiques inspirées de ce thème.

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