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Semaine 6 – Quelle émotion! Quelle émotion?*

Mis à jour : mai 21

En écho à la thématique des liens entre art et politique, j’aurais pu vous parler d’artistes comme Barbara Kruger, qui reprend l’esthétique des panneaux publicitaires pour dénoncer, à coup de slogans souvent féministes, les dérives du pouvoir. Une de mes œuvres préférées de cette artiste énonce Your Body is a Battleground [Ton corps est un champ de bataille], des paroles surimposées sur un visage de femme, ou encore I Shop Therefore I Am [Je magasine donc je suis], jouant avec la célèbre maxime du philosophe Descartes : Je pense donc je suis. J’aurais pu vous parler de Jenny Holzer, qui a notamment participé à l’exposition de groupe sur Leonard Cohen organisée par le Musée d’art contemporain de Montréal, dont on reconnaît la démarche à ses slogans infiltrant les panneaux lumineux des grandes villes, ou aux bandes leds diffusant des messages politiques à même l’architecture des musées. Plus près de nous, un artiste comme Clément de Gaulejac tire également profit du pouvoir évocateur des mots pour la réalisation d’affiches politiques dont les illustrations ont un côté moqueur et/ou dénonciateur. Lui-même s’identifie comme un artiste engagé, et ses actions le démontrent. En 2012, lors de la grève étudiante, il mettait son talent au service des étudiants alors qu’en 2018, il produisait des affiches pour la campagne provinciale de Québec solidaire.

J’ai plutôt eu envie de continuer à partager avec vous le fruit de mes lectures récentes, inspirées de la programmation actuelle du Musée d’art de Joliette. Dans le texte EN DIALOGUE, j’introduis ainsi la thématique de la saison :

« Les œuvres de Monique Régimbald-Zeiber, de Chloë Lum & Yannick Desranleau ainsi que celles des artistes Brie Ruais, Elizabeth Zvonar et Maude Bernier Chabot, rassemblées dans l’exposition Images rémanentes, traitent toutes, sous un angle ou un autre, du corps et des expériences des femmes. Employant l’humour et les jeux de mots, elles libèrent la parole des femmes, interrogent la distinction entre raison et émotions et font réfléchir aux prédispositions qui conditionnent le regard et infiltrent le langage, sans pour autant adopter une esthétique militante. Cette programmation n’a pas été imaginée en réponse à l’actualité immédiate. Toutefois, il serait difficile de ne pas souligner la concordance des expositions et des manchettes, toutes deux attirant l’attention sur le fait que les femmes sont encore aujourd’hui marginalisées, violentées et défavorisées. »

C’est du rôle des émotions, de leur valeur politique, dont j’ai plutôt eu envie de vous entretenir, à partir d’œuvres qui, contrairement aux artistes que j’ai mentionnés d’entrée de jeu, n’empruntent pas à l’esthétique de l’art engagé. Parcourant les expositions actuelles, j’ai choisi de souligner en quoi les émotions sont présentes au cœur des œuvres, et partager avec vous la réflexion qui a mené à la mise en place de cette saison de programmation nourrie, je l’avoue, par la colère et l’indignation.

« … c’est que les émotions, puisqu’elles sont des motions, des mouvements, des commotions, sont aussi des transformations de ceux ou de celles qui sont émus. Se transformer, c’est passer d’un état à un autre : nous sommes donc bien renforcés dans notre idée que l’émotion ne peut pas se définir comme un état de pure et simple passivité. C’est même à travers les émotions que l’on peut, éventuellement, transformer notre monde, à condition bien sûr qu’elles se transforment elles-mêmes en pensées et en actions. »

- Georges Didi-Huberman

Les trésors sont des espoirs calcifiés capturant lumière et poussière

Les photographies et les vidéos au centre de l’exposition de Lum et Desranleau tentent de traduire sous une forme textuelle, gestuelle et sonore des états de corps liés à une expérience de confinement. Leurs protagonistes, toutes des femmes, vivent une forme de captivité, dans un lieu ou dans un corps, et parlent des stratégies qu’elles élaborent pour rester en contact avec le monde malgré leur sentiment d’en être trop souvent physiquement tenues à l’écart. Ces œuvres entrent particulièrement en résonnance avec le contexte actuel, où le confinement est l’expérience partagée par une grande majorité d’individus à travers le monde.

Les œuvres récentes présentées ici se veulent des méditations nourries entre autres par les textes des autrices Sylvia Plath et Clarice Lispector. Connues pour avoir lutté contre leur sentiment d’étouffement, ces femmes ont choisi de répondre par leurs livres, par leurs mots, à l’effet d’éteignoir de leur milieu de vie. Ce sujet évoque le slogan féministe bien connu affirmant que le privé est politique, donc que le politique agit non pas uniquement dans la sphère publique, mais touche aussi aux activités qui se déroulent dans la sphère privée, domestique.



Chloë Lum et Yannick Desranleau, As Usual, I’m Exhausted, de la série Stills From Non-Existent Performances [Je suis exténuée, comme d’habitude, de la série Clichés tirés de performances n’ayant jamais eu lieu], 2019


Les ouvrages et les heures

Les mots sont également au centre de la première exposition rétrospective dédiée au travail de la peintre québécoise Monique Régimbald-Zeiber. Ils sont employés autrement que par les artistes engagés tels Kruger, Holzer et de Gaulejac, mais de manière tout aussi politique. Les toiles réalisées par Monique Régimbald-Zeiber dans les années 1990 mettent de l’avant les termes liés au corps et au sexe des femmes ou ceux qui servent à les interpeller, tirés des registres du comestible et de l’animal (dinde, poulette, tarte). Ces termes réduisent les femmes au statut d’objets à consommer et à posséder. Les œuvres montrent que ces glissements, du mot à l’image et de l’image au mot, infiltrent nos imaginaires en les pétrissant de connotations péjoratives. En réponse, d’autres œuvres des années 2000 présentent des écrits de femmes, choisis et copiés, qui s’incarnent dans l’urgence d’une prise de parole. Les mots de Marguerite Bourgeoys, Annie Ernaux, Jane Austen, Naomi Fontaine, Nicole Brossard, Martine Delvaux ou Patty O’Green, sur l’inceste, le féminicide, l’avortement, le silence, l’abandon, mais aussi leur résilience et leurs actions, rappellent l’importance, aujourd’hui encore, d’assumer une position intraitable devant le scandale du sort toujours réservé aux femmes.

Cette position intraitable, nourrie par un sentiment d’indignation aigu, est à l’origine de la programmation actuelle. C’est donc une émotion forte qui a suscité mon désir de réfléchir à la place donnée aux femmes et de dénoncer, obliquement, la violence dont leur corps fait encore l’objet.


Monique Régimbald-Zeiber, Ta gueule, vers 1994, et Huître, vers 1995


Images rémanentes

Le corps, au centre de l’exposition Images rémanentes, reste un lieu de revendications et de résistances pour les femmes. Mystérieux, sacré, sale, tentateur, provocant : un tissu de références et de connotations lui est accolé. Elles s’accrochent, persistent et se renouvellent à travers le temps. Désiré, le corps est idéalisé au point d’être mythifié. Sous cette forme, son image s’éloigne de sa réalité multiple, qu’elle contribue à neutraliser. Désirant, ce même corps est perçu comme menaçant, animé d’un appétit sauvage, associé à la nature et au règne animal. Il serait capable de meurtre – un geste que l’on retrouve nommé comme tel dans le discours des anti-choix. Difficile de se défaire d’héritages idéologiques qui s’entrecroisent et nous imprègnent au point d’influencer encore pernicieusement nos manières d’être, d’agir, de penser.

Une violence sourde habite d’ailleurs cette exposition qui suggère le démembrement de corps mis à l’examen : on y trouve des compositions de doigts, des bras, des coudes rappelant la forme des seins, des dents, des jambes monstrueuses, du crin évoquant des scalps et un crâne grignoté par les champignons. On se surprend d’être tout de même séduit par les surfaces reluisantes de la porcelaine, les traces découlant d’un combat avec la matière des œuvres de Brie Ruais, ainsi que les visages anonymisés et les tignasses en bataille des photographies d’Elizabeth Zvonar. D’autres œuvres anthropomorphiques – les Affirmation Pots de Brie Ruais, des vases aux formes vaguement animales rappelant la volaille – nous parlent : « je choisis ce qui y entre », « mon corps, mon choix », « MeToo », « femme vicieuse ».



Brie Ruais, série Affirmation Pots [vases d’affirmation], 2018

J’ai choisi de placer en exergue de ce commentaire sur l’art et la politique les mots de George Didi-Huberman, afin de réfléchir au pouvoir des émotions. Didi Huberman traite de la dichotomie émotion/raison longtemps à la source du discrédit des femmes, dont on a sous-entendu qu’elles n’étaient guidées que par leurs émotions. Des émotions qu’elles subissaient, qui en faisaient donc des êtres passifs, des marionnettes. Ailleurs dans cette conférence dédiée à un public jeunesse, Didi-Huberman explique pourquoi les émotions ont longtemps été perçues négativement :

« L’émotion s’oppose d’un côté à la raison (ce que, de Platon à Kant, les philosophes considèrent en général comme ce qu’il y a de mieux) et, de l’autre, à l’action (c’est à dire la façon, volontaire et libre, de cheminer en adultes dans la vie). L’émotion serait donc une impasse : impasse du langage (quand, ému, je reste coi, n’arrivant plus à trouver mes mots) ; impasse de la pensée (quand, ému, je perds tous mes moyens) ; impasse de l’acte (quand, ému, je reste les bras ballants, incapable de bouger, comme si un serpent invisible m’immobilisait). »

Pourtant, comme la citation en exergue le démontre, l’émotion peut également devenir un moteur à l’action. Elle est un mouvement (é-motion) qui peut mener à des transformations. Le combat politique des femmes est rempli d’exemples qui le prouvent. La démarche artistique de plusieurs femmes envoie également ce signal.

Judy Chicago, une artiste féministe dont j’ai parlé dans une autre entrée de ce blogue , en fait foi : « Anger can be extremely productive and healthy : anger against one’s limits, against oppression, against the facts of the human condition. This anger can lead to creative growth. » Ces paroles, citées dans un catalogue récent publié à l’occasion d’une exposition dédiée à son travail, valorisent la colère comme quelque chose de productif, pouvant nourrir la créativité. Chicago refuse de ravaler son émotion, de la camoufler comme une tare, d’en faire un signe de faiblesse. S’il est vrai que les émotions peuvent être source de manipulations politiques, les arguments rationnels peuvent l’être aussi. Tout comme ils peuvent être des vecteurs de changements positifs. Les œuvres des artistes de la programmation actuelle du Musée suscitent des émotions fortes, qui peuvent nourrir la pensée et l’action. Espérons que vous pourrez les découvrir d’ici quelques semaines.

* titre emprunté à la conférence de George Didi-Huberman, publiée en 2013 par les Éditions Bayard.

Maude Bernier Chabot, Brie Ruais, Elizabeth Zvonar, vues de l’exposition Images rémanentes, Musée d’art de Joliette, 2020.


Cet article a été rédigé par Anne-Marie St-Jean Aubre, conservatrice à l'art contemporain du Musée d'art de Joliette.

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L'art et la politique, c'est le thème de la semaine. Vous avez jusqu'au mercredi 29 avril à midi pour nous envoyer vos créations artistiques inspirées de ce thème.

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