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Semaine 9 - La technologie : un allié ou un antagoniste?

Mis à jour : mai 21

Thème de la semaine : art et technologie

Encourager l’expérimentation et la prise de risques ouvrant vers le développement de nouvelles avenues de création fait partie des valeurs du Musée d’art de Joliette. Dans le cadre de sa programmation, le Musée accompagne les artistes sélectionnés dans la réalisation de projets adaptés à ses espaces, la création de nouvelles œuvres, ou la mise en perspective de leurs pratiques artistiques à travers le temps. Cet accompagnement prend de multiples formes : les visites de studio et conversations en amont d’une exposition, le soutien dans la recherche de financement, le soutien technique d’une équipe à l’écoute des besoins et désirs (le plus possible!). La mise sur pieds de résidences artistiques en est une autre. Et c’est tout naturellement que les résidences au Musée se sont développées d’abord autour de la performance, une forme artistique qui se prête moins facilement au format de l’exposition, au cœur de la programmation régulière de l’institution.

Ainsi, en 2017, le Musée a consolidé son partenariat avec Diffusion Hector-Charland situé à L’Assomption pour mettre sur pieds un programme de trois résidences « sèches » en danse/performance par année. La Ville de Notre-Dame-des-Prairies s’est par la suite jointe au projet en fournissant un lieu d’accueil aux artistes qui peuvent vivre, le temps de leur semaine de résidence, au presbytère transformé en lieu de vie et de culture. Pour le Musée et ses partenaires, il s’agissait de fournir aux artistes un contexte de création et d’expérimentation sans pression de résultats définitifs, un espace-temps où se concentrer, en compagnie d’interprètes, sur la réalisation d’une œuvre. À la fin de la résidence, le public est convié à assister à la présentation informelle d’une étape de travail, suivie d’une discussion avec les artistes, où questions et échange sur l’expérience vécue et le déroulement de la pièce sont encouragés.

C’est dans le cadre d’une de ces résidences que Jacques Poulin-Denis, directeur artistique de la compagnie Grand Poney, s’est installé durant une semaine avec deux interprètes, Émilie Wilson et Kim Henry, dans la salle vitrée à l’avant du Musée. Au centre de son expérimentation chorégraphique : un dispositif ou un outil s’apparentant à un tapis roulant pimpé. Un allié, pour les interprètes, ou un antagoniste? Ou peut-être simplement un adjuvant, c’est-à-dire un auxiliaire favorisant ou renforçant une action, sans qu’il faille qualifier son rôle de positif ou négatif. Assurément, l’objet technique était central à la résidence, qui visait à imaginer des possibilités de travail à deux sur le tapis. Comment en négocier l’espace, déjà restreint et contraignant pour une seule personne? Sa vitesse? Sa direction? Car ce tapis roulant n’est pas ordinaire : le chorégraphe peut en changer la direction (rouler vers l’avant, vers l’arrière) et la vitesse en temps réel, affectant du même coup les mouvements des danseurs s’y trouvant. L’appareil figure au centre d’une pièce pour un danseur, Running Piece, présentée depuis 2018 au Québec, au Canada et à l’international. Au MAJ, il s’agissait de réfléchir à d’autres manières de l’exploiter.

Jacques Poulin-Denis présente ainsi son projet : « Running Piece est une œuvre pour danseur et tapis roulant, une machine à voyager sans se déplacer. Sur ce dispositif à l’espace réduit, un homme fait du surplace, forcé à toujours aller de l’avant. Il traverse les états et situations qui nous définissent, afin de poser un regard sur notre humanité et la voie que nous parcourons. Joggeur de bonne volonté, multitasker trop performant, retardataire compulsif… Running Piece aborde notre propension à sans cesse courir après notre souffle, exaltant le culte de l’être occupé. » J’ai vu la pièce à l’Agora de la danse à Montréal en 2018. Durant 55 minutes, le danseur Manuel Roque marche, jogge, court, travaille, transpire, s’essouffle, sur un tapis roulant qui, lui, ne montre jamais un signe de faiblesse. L’image est simple, mais c’est justement de cette simplicité qu’elle tire sa force. Sommes-nous toujours, à la manière de l’interprète, en train de courir après un désir, une ambition, un objectif, qui semble s’éloigner au même rythme, immuablement? Quel rôle joue la technologie dans la mise en place de ce contexte, de ces attentes, de ce rythme de productivité? Il est difficile de nier qu’elle agit souvent comme un agent facilitateur, mais en même temps, en faisant entre autres de nous des êtres joignables en tout temps, n’est-elle pas aussi cause de pressions, parfois indues?

Pour cette semaine thématique qui porte sur l’art et la technologie, j’ai voulu interroger Jacques Poulin-Denis sur le rôle de la technologie dans la création de cette pièce. Comment l’a-t-elle influencé? Il s’est gentiment prêté au jeu de l’entretien! Je l’en remercie!


Résidence de Jacques Poulin-Denis (avec Émilie Wilson et Kim Henry) au Musée d'art de Joliette, 2018. Photo : Caroline Langlois. 

ENTREVUE

Anne-Marie St-Jean Aubre : Au centre de Running Piece se trouve un dispositif : un tapis roulant qui dicte en quelque sorte les mouvements du danseur et le rythme de la pièce. D'où t'est venue l'idée de créer ce dispositif ? Est-ce que la forme du tapis roulant s'est présentée à toi d'emblée ou tu as imaginé d'autres types de dispositifs pour causer la montée dramatique dans le déroulement de la performance?

Jacques Poulin-Denis : L’idée du tapis roulant m’est venue en un flash, comme en rêve. Pour l’histoire, je m’étais baladé en voyage à Berlin et la musique que j’écoutais dans mes écouteurs donnait à chaque banale vitrine de boutique, intersections et immeuble la qualité émotive d’une scène de film. Je réfléchissais à cette capacité qu’a la musique de « dramatiser » les situations du quotidien, et en imaginant comment transposer ce questionnement à la scène, l’image du tapis roulant m’est apparue. L’idée était de réduire certains paramètres de la composition chorégraphique, comme l’espace, qui est rapporté à une petite zone au centre de la scène et même le mouvement, qui doit toujours être en déplacement. Je pense que ce flash provenait aussi d’un désir de simplifier le processus de création ainsi que sa forme, en figeant le mouvement dans l’espace. Il devient alors possible d’observer les plus intimes détails de la performance.

AMSJA : Quelle idée s'est présentée à toi pour commencer : la création de l’outil (le tapis roulant) ou le désir de créer un contexte qui mettrait le corps du danseur dans l'état où ce dispositif le met?

JPD : La création de l’outil s’est abord présentée à moi. Même si l’élaboration des possibilités physiques se faisait en parallèle à l’étape de recherche-développement de la machine, la première année du projet a principalement été consacrée à l’optimisation et à l’appropriation de la machine. Tout était à faire pour arriver à maximiser les quelques possibilités qu’elle nous offrait. Pendant ce temps, le potentiel dramaturgique du dispositif prenait forme, ses images et le sens qui en découlent s’élaboraient. Puis, dans un second temps, nous avons commencé à chorégraphier et à développer une approche de mouvement.

AMSJA : Considères-tu le dispositif comme un partenaire central de la pièce, au même titre que le danseur? Est-ce que le dispositif met en valeur le corps/le danseur, ou prend-il le dessus sur le danseur?

JPD : Excellente question! J’aurais tendance à dire que c’est le tapis roulant qui prend le dessus sur le danseur. En création, la première étape pour tester une idée était d’abord de programmer la partition du tapis roulant. Il est possible pour le danseur de « contrôler » la vitesse de la machine grâce à un système de captation de mouvements ce qui permet un réel duo/échange entre les deux entités. Plus le danseur en donne, plus la machine en donne. En revanche, il est parfaitement possible pour la machine d’ignorer la présence du danseur, sans sensibilité aucune pour lui. Comme spectateur, nous sommes témoins de cette relation unilatérale.

AMSJA : Quels ont été les défis de composition de la pièce? Est-ce que le dispositif a transformé ta manière de travailler avec les danseurs?

JPD : Le plus grand défi provient de cette relation unilatérale évoquée plus tôt. Le tapis roule implacablement, donc lorsqu’on s’applique à des explorations sur la machine, elles peuvent défiler sous nos yeux sans que nous puissions les retenir/répéter, ou même comprendre ce que l’on voit. C’est un processus continu, voire hypnotique, c’est assez difficile à travailler. Chercher une précision dans le geste devient futile. Dans ce processus, il fallait plutôt chorégraphier les « contours du mouvement ». Si je puis dire, la chorégraphie ressemble plus à de la « philosophie somatique » qu’à une partition de mouvements. Les gestes de mes chorégraphies ne sont jamais parfaitement définis, mais plus que jamais, il fallait approfondir ici cette façon de faire.

AMSJA : La symbolique dans cette pièce est très forte. La description que tu en fais nous engage dans cette voie, encourageant une interprétation de l'œuvre qui propose un commentaire sur la société dans laquelle on vit. Toutes tes créations sont engagées, abordant des enjeux comme la résilience, la tyrannie de l'image, l'envahissement de la solitude, la mesure de la valeur. Running Piece me paraît être ton œuvre la plus dépouillée et en même temps, la plus directe. Est-ce que tu considères que ton travail est politique, en ce sens où il prend position?

JPD : Je considère que mon travail est indirectement politique. Les sujets que j’aborde ont souvent une portée politique, mais je ne cherche pas à prendre position ou à offrir mon avis sur de grands débats de société. J’essaie plutôt de partager les questions qui m’habitent afin de nourrir les réflexions qui sont personnelles à chacun. Avec Running Piece, j’ai voulu créer cet univers simple et évocateur dans lequel le spectateur est invité à projeter ses propres préoccupations et son passé. J’espère que les enjeux politiques sont ressentis plutôt qu’exposés.


Résidence de Jacques Poulin-Denis (avec Émilie Wilson et Kim Henry) au Musée d'art de Joliette, 2018. Photo : Caroline Langlois. 

Résidence de Jacques Poulin-Denis (avec Émilie Wilson et Kim Henry) au Musée d'art de Joliette, 2018. Photo : Caroline Langlois. 

Cet article a été écrit par Anne-Marie St-Jean Aubre, conservatrice à l'art contemporain du Musée d'art de Joliette

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