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Superposition : un art du collage (thème 23)

Thème du mois : Superposition



Le 27 mai 2012, le Musée inaugurait l’exposition Collage sous le commissariat de Maryse Bernier et qui célébrait le 100e anniversaire de cette pratique artistique à travers une sélection d’œuvres issues de la collection du Musée d’art de Joliette.


Alors que sont identifiées au 12e siècle les premières traces du procédé du collage dans l’art de la calligraphie japonaise, ce n’est que huit siècles plus tard qu’il s’est imposé comme genre artistique dans la culture occidentale. L’œuvre Nature morte à la chaise cannée (1912) de Pablo Picasso est considérée comme l’un des tout premiers collages.


Vue de l’exposition Collage, Musée d’art de Joliette, 2012.


Participant au renouvellement de la représentation de l’espace pictural par l’introduction d’éléments issus de la vie quotidienne (clous, boutons, verre, coupures de journaux, etc.), l’art du collage a contribué à l’avènement d’une nouvelle esthétique caractérisée par un refus de la représentation classique de la réalité. En effet, traditionnellement, les représentations réalistes du monde et des choses étaient privilégiées par les artistes et les mécènes. Avec les courants artistiques de la première moitié du 20e siècle, les artistes ont fait éclater l’espace perspectiviste. Dès lors étaient privilégiées la recherche de la nouveauté, de même que la puissance critique et émancipatrice de l’art. [1]


En perpétuelle mutation depuis ses débuts, l'art du collage n'a cessé d’évoluer pour rassembler sur un même support les fragments les plus divers en fonction des ordres les plus variés et il a pris toutes sortes de directions. Cette technique est encore aujourd'hui largement utilisée par les artistes. Les dix-huit œuvres de l’exposition Collage présentaient différentes propositions de cette forme de création artistique, notamment avec des œuvres de Thomas Sherlock Hodgson (1924-2006), Marcella Maltais (1933-2018), Marc Garneau (1956-), Irene F. Whittome (1942-), Louis Comtois (1945-1990), Louise Robert (1941-), Michael Snow (1929-) et Françoise Sullivan (1925-).


La thématique du mois de Musée en quarantaine, la superposition, représente un prétexte parfait pour faire ce retour en arrière dans l’histoire du Musée et aborder deux œuvres de la collection qui se prêtent parfaitement à cette thématique : Rebuild I d’Eugenie Shinkle et 05/06/07 de Nicolas Baier.


Rebuild I (1996)


Connue pour ses mosaïques photographiques, l’artiste photographe et écrivaine originaire de Vancouver Eugenie Shinkle se tourne vers les beaux-arts à la suite d’une formation en génie civil. Elle est détentrice d’un baccalauréat et d’une maîtrise de l’Université Concordia où elle se spécialise en photographie et en histoire de l’art. L’artiste est également titulaire d’un doctorat en histoire de l’art et en théorie critique de la Slade School of Fine Arts de Londres (Angleterre). Shinkle expose depuis 1993 tant au pays qu’à l’international. Ses recherches plastiques et ses écrits couvrent un large éventail de sujets, notamment le paysage, l'architecture, la mode, l'esthétique et les technologies visuelles telles que les drones, les appareils photo et les jeux vidéo. Elle fait un examen critique du paysage naturel ainsi que des jardins travaillés par la main de l’homme en remettant en question la représentation unifiée du paysage et met de l’avant qu’il s’agit de construction politique. [2] Pour y parvenir, Eugénie Shinkle a recours à différents procédés, dont le collage de fragments photographiques et l’utilisation du gros plan photographique pour déconstruire le point de vue unique du regardeur. Elle contribue régulièrement à des magazines tels que Foam, Aperture, Pylot, Burlington et Source Photographic Review, ainsi qu'à des revues universitaires telles que Fashion Theory, The Journal of Architecture, Media, Culture & Society et Art Journal.[3]


Première œuvre d’une série de « reconstructions » photographiques en bas-reliefs, Rebuild I est réalisée à partir d’un collage d’une multitude de photographies de petites dimensions. Chacune de ces photographies composant l’œuvre, savamment disposées à la manière d’une mosaïque, devient un motif entrant en jeu dans la construction de l’image finale. Ainsi, l’artiste a conçu une grande image d’une paroi rocheuse à partir de nombreuses petites photographies représentant des vues différentes de la même paroi. « Ce remoulage du roc, avec ses saillies incisives, ses crevasses, ses gerçures arides et ses contrastes noir et blanc, véritable métamorphisme, accentue les attributs du rocher qui s’impose à nous comme une éminence indestructible. La rencontre avec ce rocher est franche, brève, abrupte comme le récif évoqué. Cependant, le vis-à-vis n’est pas brutal. Il se passe, entre le regardeur et l’objet représenté, quelque chose d’indicible, une osmose qui échappe à notre rationalisation. »[4]


Rebuild I témoigne des préoccupations sur la représentation du paysage qui nourrit l’œuvre artistique et théorique de Shinkle depuis 1993. En effet, par le biais d’une image d’un rocher construit à partir d’une mosaïque de photographies, l’artiste fait une critique de la représentation unifiée du paysage et montre la diversité des points de vue nécessaire à sa construction. Elle dévie la nature documentaire de la photographie en mettant l’accent sur l’aspect «construit» de ce médium.


Eugénie Shinkle, Rebuild I, 1996


05/06/07 (2000)


Artiste incontournable de la scène artistique canadienne et internationale et l’un des artistes québécois chouchous de sa génération, Nicolas Baier entame sa carrière au début des années 1990 par le biais de la peinture. L’artiste élabore ses œuvres à partir de photographies de son univers quotidien, et tout particulièrement les lieux dans lesquels il vit et qu’il fréquente (son appartement, son studio, galeries et centres d’exposition montréalais). Les œuvres qu’il crée sont des compositions astucieusement exécutées : elles sont le résultat d’un travail de montage et de manipulation d’images numériques. La combinaison de plusieurs images photographiques sur un plan unique a pour effet de fragmenter la représentation « rationnelle » de la réalité, offrant ainsi des constructions inusitées qui bouleversent les repères visuels habituels.


Réalisée en 2000, l’œuvre 05/06/07 est une photographie numériquement travaillée et tirée sur une plaque de tôle galvanisée. Baier propose ici une vision recomposée de la chambre à coucher de son ami Emmanuel Galland, membre de l’Atelier Clark (Montréal). Dans cette composition, l’artiste juxtapose, sous la forme d’un carrelage ou d’un échiquier, divers clichés d’un même espace qu’il a captés sous différents angles de vue et à des moments distincts.


Nicolas Baier, 05-06-07, 2000


Le titre de l’œuvre suggère le passage de trois jours, bien que rien ne contredise que les clichés aient été pris au cours de la même journée. Les cases composant l’œuvre ne se répondent pas. Le lit, le mur et les objets sont fractionnés. Le lit par exemple, « apparaît simultanément recouvert de couvertures et dénudé jusqu'au matelas, et devient également le lieu où l'on a consommé de la pizza et des cigarettes à un moment donné. Les scènes qui se chevauchent dans 05/06/07 sont aussi des études sur la couleur en fonction du temps, comme en témoigne l'effet de damier du mur de la chambre. Les sections quadrillées de différents tons de blanc reflètent les conditions de lumière changeantes de la pièce, sans oublier les imperfections de la texture du mur. Ainsi, cette observation esthétique soigneusement élaborée s'associe de manière transparente à un portrait de l'existence quotidienne des jeunes professionnels de la culture de Montréal. »[5]


L’œuvre offre ainsi une troublante réflexion sur la fugacité du temps et le caractère éphémère de la vie : une thématique qui imprègne plusieurs œuvres de l’artiste. L’œuvre montre le passage du temps grâce à la combinaison de plusieurs clichés photographiques pris à différents moments de la journée. L’assemblage numérique des fragments photographiques est laissé apparent dans la composition 05/06/07.


Très semblables sur le plan formel et par leur mode de création, les œuvres Rebuild I et 05/06/07 représentent deux exemples de superposition qui répondent à la thématique du mois. J’espère que ces techniques de création sauront fortement vous inspirer pour vos créations dans le cadre de l’exposition de Musée en quarantaine.

[1] Musée d’art de Joliette, texte de salle de l’exposition par la commissaire Maryse Bernier, adjointe à la conservation en 2012. [2] Musée d’art de Joliette, Rapport d’acquisition de l’œuvre, 2011-2012 [3] https://cream.ac.uk/people/eugenie-shinkle/ [4] Mayrand, Céline, « Eugénie Shinkle », Ciel Variable, Montréal (Québec), no 41, hiver 1997-1998. [5] https://nicolasbaier.com/a-woodworkers-art/


Cet article a été écrit par Nathalie Galego, adjointe aux collections du Musée d'art de Joliette.


Pour aller plus loin :

Nicolas Baier

Nicolas Baier, Catalogue d'exposition, Musée d’art contemporain de Montréal, Musée des beaux-arts de Montréal, 2005, 144 p.

➔ Voyez l’œuvre Étoile (noire), 2010 actuellement présentée dans nos salles d’expositions permanentes.

➔Apprenez-en davantage sur le travail de Nicolas Baier en consultant la notice de l’œuvre Squames (2003) dans le catalogue des collections du MAJ. pp. 332-333 (cat. 114) (Achat disponible via notre boutique en ligne).

➔Découvrez le travail de l’artiste via son site internet.


Eugénie Shinkle

➔ Découvrez le travail de l’artiste via son site internet.

➔Petite anecdote intéressante : Rebuild I semble entretenir un lien de parenté sur le plan formel avec l’œuvre Roche-mère (2019) qui a été exposée au MAJ dans l’exposition Patrick Coutu, L’attraction du paysage à l’automne 2019.



POUR PARTICIPER À MUSÉE EN QUARANTAINE

Vous avez jusqu'au vendredi 30 avril à midi pour nous envoyer vos créations artistiques inspirées du thème du mois. L’exposition sera en ligne le jeudi 6 mai 2021.


Cliquez ici pour savoir comment participer.

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