• L'équipe du MAJ

Une curiosité dans les réserves (thème 24)

Thème du mois : L'art postal



Le thème du mois de mai de Musée en quarantaine porte sur le mail art et cela représente un défi pour moi. Jusqu’à maintenant, il s’agit du thème le plus difficile que j’ai eu à illustrer avec une œuvre tirée de la collection du MAJ, car le mail art ou l’art de la correspondance n’est pas à proprement parler un art collectionné par les musées. Du moins, il n’y a pas d'exemples concrets de cette forme d’art dans la collection du MAJ. Il s’agit d’un mode de diffusion démocratique qui ne nécessite pas de galeries ou de musées, mais qui permet de créer des réseaux d’échange et de partage dans la communauté artistique en dehors des lieux de diffusion traditionnels.


Selon mon habitude, j’ai procédé à des recherches dans la base de données pour tenter de repérer une œuvre que je pourrais partager avec vous sur ce thème. La plupart du temps, les idées me viennent spontanément grâce à ma connaissance des œuvres de la collection du MAJ. D’autres fois, je dois parcourir la base de données à l’aide de mots clés. Et, plus rarement, je dois me résoudre à aller me promener dans les réserves et à parcourir la centaine de porte-tableaux à la recherche de l’œuvre idéale.


Cette fois-ci, mes recherches m’ont conduite à un objet que l’on pourrait qualifier de curiosité dans nos collections, car il ne s’agit pas d’une œuvre d’art. Il s'agit en fait d’une simple lettre. Bien que ce ne soit pas un exemple de mail art, cet élément de correspondance, donc d’échange, fera le lien avec notre thématique du mois.


Attardons-nous à cet objet de curiosité. Il s’agit d’une lettre écrite par Paul Gauguin (1848-1903) en 1899, provenant de Tahiti et qui est adressée à un Monsieur Geoffroy.


Paul Gauguin, Lettre de Paul Gauguin, 1899


C’est par ces données que commence ma récolte d’informations sur cet objet insolite dans la collection du MAJ. Malheureusement, la fiche d’enregistrement de la base de données est quasi vide. Seules les données de catalogage de base (nom de l’objet, dimensions, source, catégorie, etc.) ont été consignées au moment de son acquisition. Je consulte ensuite le dossier de l’œuvre, puis le dossier du donateur. Encore une fois, je ne trouve rien d’intéressant. Du moins, rien qui nous en apprenne plus sur l’objet lui-même ou sur son contexte d’acquisition.


Je décide alors d’aller explorer plus loin dans les archives du MAJ, à savoir les dossiers des comités externes d’acquisition de 1976 à 1990. Youpi! Il y a un dossier pour 1983, l’année d’acquisition de l’objet qui nous intéresse ici. C’est avec beaucoup d’espoir que je parcours ce dossier, mais déception, je ne trouve rien. Encore une fois, je me bute à un mur et me retrouve donc sans renseignements concrets provenant des archives du MAJ. Je dois donc changer de stratégie. Voyons ce que l’objet peut révéler de lui-même.


Dans un encadrement, typique des années 1980 avec sa marie-louise de velours vert, nous avons une lettre manuscrite sur deux pages placées côte à côte dans la partie supérieure. Dans la partie inférieure de l’encadrement, nous avons un tapuscrit bilingue de la lettre, accompagné d’un petit portrait réalisé par la main de Gauguin et qui porte la note : «À mon ami Daniel, P. Gauguin». C’est très intéressant, mais cela ne nous aiguille pas tellement. Analysons maintenant le contenu de la lettre plus en détail.


La lettre est destinée à un monsieur Geoffroy et le portrait est dédicacé à un « Daniel », ami de l’artiste. S’agit-il de la même personne?


Au fil de mes recherches sur Internet (et surtout grâce à mon entêtement), je constate que Paul Gauguin a entretenu une énorme correspondance. Il existe plusieurs recueils réunissant ses lettres. Je découvre donc qu’un certain George-Daniel de Monfreid (1856-1929)[1] est le grand ami et confident de Gauguin et que ce dernier l’a chargé de s’occuper de ses affaires et de la vente de ses tableaux en Europe, tandis qu’il vivait en Polynésie. Il sera même son exécuteur testamentaire. En conséquence, on peut conclure que le destinataire de la lettre, Monsieur Geoffroy, n’est pas la même personne que Monfreid d’autant plus qu’un autre indice va en ce sens : l’artiste commençait souvent ses lettres à Monfreid par «mon cher Daniel». Cette formulation est ainsi plus familière que «Monsieur».


Le contenu de la lettre m’entraîne sur différentes pistes et l’une d’elles me permet finalement d’identifier le destinataire : il s’agit de Gustave Geoffroy (1855-1926), journaliste, critique d’art et romancier. Une recherche sur Geoffroy m’apprend que c’est en tant que collaborateur au journal La Justice qu’il fait la rencontre et devient l’ami de Georges Clemenceau (1841-1929), homme d'État français, président du Conseil de 1906 à 1909, puis de 1917 à 1920. Ceci me permet de faire le lien avec le Clémenceau mentionné dans la lettre de Gauguin. Et en poursuivant ma lecture, je comprends que Gauguin souhaitait utiliser le réseau social de Geoffroy dans le but de faire acheminer par Georges Clémenceau une pétition au Ministère des Colonies. Le célèbre peintre Claude Monet (1840-1926) avait d’ailleurs procédé de la même façon pour faire acheminer une pétition au gouvernement français. Mais à quelle pétition Paul Gauguin fait-il allusion dans sa lettre?


Je n’ai pas réussi à identifier précisément ce que la pétition en question revendiquait. Cependant, lors de son deuxième séjour à Tahiti, Paul Gauguin «devient […] en mai 1899 rédacteur en chef des Guêpes, journal du Parti catholique (ou Parti français), qui défend les intérêts des colons contre l’administration, les protestants… et la petite communauté de marchands chinois.»[2] Il ne s’agira pas de sa seule action revendicatrice. En effet, dans les années qui suivent, Gauguin s’installe à Atuona (île d’Hivao, dans l’archipel des Marquises), puis prend fait et cause pour les Autochtones. L’auteur Staszak liste dans son article une série d’actions revendicatrices posées par le peintre. Il indique notamment qu’en février 1903, Gauguin prend la défense de Marquisiens accusés d’ivrognerie et dénonce les erreurs de l’enquête des gendarmes dans une affaire de meurtre. Il soumet une pétition réclamant l’ajournement du travail imposé aux indigènes, ainsi qu’une exonération d’impôt. Il en vient même à accuser de contrebande le gendarme de l’île voisine.[3]


Cette anecdote concernant ma recherche d’une œuvre compatible avec le thème du mois de Musée en quarantaine nous apprend comment un simple artefact peut nous mener dans toutes sortes de directions et nous permettre de faire de belles découvertes. J’ai ainsi appris un aspect de la vie et de la personnalité du célèbre peintre Paul Gauguin grâce à une curiosité dans la collection du MAJ.


La recherche sur les œuvres est un peu semblable à une enquête policière. La méthodologie est apparentée. Selon les indices et les ressources disponibles ou accessibles, la recherche d’informations peut s’avérer aisée ou très complexe. Les échecs ne sont pas rares. Il faut parfois reprendre depuis le début et tenter de trouver un nouvel angle d’approche.


La documentation des œuvres de la collection est un travail important et nous constatons que les archives sont malheureusement parfois avares d’informations. La recherche sur les œuvres prend du temps. Au MAJ, l’acquisition de nouvelles œuvres, les projets d’expositions temporaires, le renouvellement de l’exposition permanente, la production d’un catalogue portant sur les collections (comme celui de 2012) ou encore, comme ici, la rédaction d’un texte pour Musée en quarantaine sont des occasions qui nous permettent de canaliser notre énergie sur la recherche.


C’est au moment de leur acquisition que nous documentons au maximum les œuvres (photographie, catalogage, biographie, historique d’exposition et de publication, provenance des œuvres, etc.). Cette tâche est évidemment plus facile pour les œuvres récentes ou lorsque les artistes sont encore vivants. Pour les œuvres plus anciennes, la tâche est souvent plus ardue. Il faut déployer plus d’énergie à consulter des livres rares et des fonds d’archives pour trouver des informations plus précises, comme le contexte de création ou l’historique d’exposition des œuvres.


Voilà! J’espère que ma petite aventure vous aura intéressé.e.s et vous en aura appris un peu sur le travail de conservateur et d’historien d’art. Qui sait? Peut-être parmi vous y aura-t-il un.e futur.e historien.ne d’art?

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/George-Daniel_de_Monfreid [2] Staszak, Jean-François, «L'exote, Voviri, l'exilé : les singulières identités géographiques de Paul Gauguin», Annales de Géographie, juillet-octobre 2004, 113e Année, No. 638/639, COMPOSANTES SPATIALES, FORMES ET PROCESSUS GÉOGRAPHIQUES DES IDENTITÉS, (juillet-octobre 2004), pp. 373 [3] Idem p. 378


Cet article a été écrit par Nathalie Galego, conservatrice adjointe des collections du Musée d'art de Joliette.



POUR PARTICIPER À MUSÉE EN QUARANTAINE

Vous avez jusqu'au vendredi 30 avril à midi pour nous envoyer vos créations artistiques inspirées du thème du mois. L’exposition sera en ligne le jeudi 6 mai 2021.


Cliquez ici pour savoir comment participer.

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